Conte français

 

 

Au temps jadis, il y avait, dans un village tout proche de Valenciennes, une veuve ayant deux filles jeunes et belles. L’aînée était une brune fière aux joues écarlates qu’on avait surnommée « La Pivoine » ; arrogante et paresseuse, elle passait ses journées à s’attifer et à se mirer dans le puits. La cadette était une gracieuse blonde, aux joues blanches, teintées de rose. On l’appelait « La Marguerite ». Elle était fort douce, s’occupait sans cesse à quelque travail, et ne courait point se mettre sur le seuil, comme le faisait l’aînée, chaque fois que passait le fils du comte, leur voisin ; car le comte de Flandre tenait alors sa cour à Valenciennes.

Un jour que la Pivoine était seule au logis une pauvresse vint frapper à la porte et demanda la charité.

  Passez votre chemin ; j’ai autre chose à faire ! répondit méchamment la fille.

Et la pauvresse s’en alla sans dire un mot.

Mais le lendemain, elle se présenta de nouveau et la Marguerite qui était seule posa sa quenouille pour aller chercher un bon morceau de pain bis.

  Merci, ma belle enfant, dit alors la mendiante. Puisque vous avez l’âme si charitable, vous en serez récompensée : la première chose que vous vous ferez demain matin, une fois levée, vous la ferez tout le long du jour.  

 

Or, le lendemain matin, la Marguerite ne songeait plus au don de la pauvresse. Elle avisa, sur la table, un coupon de toile qu’elle avait préparé la veille pour tailler des jupons. Elle le prit et le déroula. A sa grande surprise, la toile se mit à s’allonger ; elle n’en voyait pas la fin. Elle appela sa mère et sa sœur. Toutes les deux furent d’abord ébahies ; puis, quand elles surent toute l’histoire, elles s’empressèrent de rouler d’un côté ce que la Marguerite déroulait de l’autre. Elles y passèrent toute la journée. Le soir, la maison regorgeait, de la cave au grenier, de pièces de toile empilées les unes sur les autres… Et sachez que c’était de la fine toile de Cambrai, et qu’on en vendit pour une belle somme !

Pourtant la Pivoine n’était point contente.

  Tu es une sotte ! disait-elle à sa sœur. Si j’avais été à ta place, je serais assez riche, maintenant, pour épouser le fils du seigneur. Qu’il me tombe pareille aubaine, tu verras !

Et l’on vit, en effet, car l’aubaine finit par lui tomber. La mendiante se présenta, après bien des jours d’attente, il est vrai ; la Pivoine lui servit un véritable festin et eut l’audace de réclamer le même don qu’avait reçu sa sœur, ce que la mendiante lui accorda.

La fille, au comble de la joie, cacha une bourse pleine d’écus sous son oreiller, et au premier chant du coq, elle tendit la main pour la prendre. Elle avait bien l’intention de compter de beaux écus toute la journée et d’amasser une fortune. Mais attendez ! La bourse avait glissé ! Voilà donc la Pivoine qui jette l’oreiller, arrache les couvertures, arrache les draps, les secoue, secoue le matelas, reprend l’oreiller, le secoue, l’éventre, regarde sous le lit… vous devinez que ce fut son occupation pendant toute la journée. Et vous pouvez être certains qu’elle mettait du cœur à l’ouvrage ! Jamais son lit ne fut si bien secoué ! Quant à la bourse, elle ne se retrouva que quand le soleil fut couché ; et la Pivoine eut beau compter et recompter, les écus ne se multiplièrent point !  

Vous devinez aussi que la mendiante n’était point une mendiante ordinaire. C’était celle qu’on appelle en Flandre : « Marie au blé ». Elle habite dans les nuages. Chaque hiver, elle a pour mission de couvrir la terre du manteau de neige qui la protégera de la gelée. C’est une rude tâche ; aussi, chaque année, Marie au blé choisit-elle une jeune fille au cœur vaillant qui l’aidera durant la saison neigeuse. Cette année-là, elle décida de prendre la Marguerite.

 

 

Or donc, quelques temps plus tard, la Marguerite voulut tirer de l’eau au puits. Par malheur, le seau lui échappa et tomba au fond. Elle se pencha, perdit l’équilibre, et s’en fut, la tête la première rejoindre son seau.  
Quand elle se réveilla, elle était au royaume des nuages, devant la maison de l’ancienne mendiante ; car en ce temps-là, c’est ainsi que Marie au blé faisait faire le voyage aux servantes qu’elle avait choisies. Elle-même se tenait sur le seuil, toute belle et rajeunie, mais la Marguerite la reconnut au premier coup d’œil.  

  Sois la bienvenue, ma fille ; je t’attendais.  

   Je suis à vous, bonne mère, répondit la jeune fille et, sur-le-champ, elle se mit à l’ouvrage.

Elle lava la maison à grande eau, fit briller les casseroles comme des soleils, puis se mit à faire le lit. Comme elle allait secouer l’édredon, Marie au blé lui dit :

   Va le secouer, là-bas, sous les peupliers et prends bien garde de ne pas choir dans le trou.

 

 

La Marguerite obéit. Pendant qu’elle battait soigneusement l’édredon, de menues plumes s’envolèrent par le trou, entre les nuages, et il lui sembla qu’elles s’amoncelaient, s’amoncelaient et tombaient en blancs flocons qui remplissait l’espace.  
En bas, sur terre, les bonnes gens disaient, tout joyeux :

   Il neige ! il neige ! Marie au blé fait son lit !

Et la Marguerite alla au trou chaque jour, et il neigea beaucoup cette année-là et le blé vint en abondance, et ce fut une année bien prospère.
En échange, Marie au blé enseignait à la jeune fille à tailler ses robes, à broder et faire de la dentelle. La Marguerite fut bientôt d’une habileté inconnues jusqu’alors. C’est grâce à elle que, plus tard, les dentellières de Valenciennes devinrent les premières dentellières du monde.

Enfin, l’hiver s’acheva. Marie au blé remercia sa servante et la renvoya chez sa mère. Comme salaire, elle lui remit un petit sachet contenant une poignée de grains de blé. Pareil présent n’aura point contenté la Pivoine ; mais la Marguerite pensa que Marie au blé devait avoir ses raisons d’agir ainsi, et se promit de garder précieusement le sachet.  

 

Mais ce ne fut pas tout. Quand elle se trouva devant sa propre maison, elle s’aperçut qu’elle était vêtue d’une robe tissée d’or et de soie. Sa mère et sa sœur l’accueillirent avec de grandes exclamations. Tout le pays connut bientôt l’existence de cette robe merveilleuse, et la fille du comte en entendit parler. Elle voulut la voir et dès qu’elle la vit, elle voulut l’acheter.

La Marguerite, considérant qu’une pareille robe était trop belle pour elle, consentit à la vendre, moyennant cent écus qu’elle donna à sa mère. Puis elle se proposa pour ajuster la robe à la taille de la demoiselle. On fut émerveillé de son habileté ; et on le fut bien davantage quand on vit comme elle savait broder et faire de la dentelle. Les maîtres du palais la prirent en telle affection, qu’ils ne voulurent plus laisser partir la jolie dentellière.  

Cependant, le bonheur de la cadette faisait le malheur de l’aînée qui en séchait sur pied ! Aussi, l’hiver suivant, elle résolut de faire tout ce qu’avait fait la Marguerite. Elle laissa choir son seau dans le puits, s’y jeta la tête la première, et alla proposer ses services à Marie au blé. La dame des nuages n’était point rancunière ; elle avait déjà puni la Pivoine, et voulut bien lui donner une chance. Elle l’accepta comme servante.  

C’est pourquoi il neigea fort peu cette année-là. La Pivoine, au lieu de secouer la literie, restait des heures entières penchée au-dessus du trou, à regarder ce qui se passait en bas. La terre ne put s’envelopper dans son blanc manteau, fut gelée jusqu’au fond des entrailles et ne produisit que bien peu de blé.

La servante paresseuse s’activa seulement la dernière semaine, et trouva qu’elle en avait assez fait pour réclamer son salaire.  

  Fixe-le toi-même, répondit Marie au blé.  

 
Je ne veux point d’un sachet de blé, dit effrontément la Pivoine. Je veux une baguette magique qui change en or tout ce qu’elle touchera.  

   La voici, fit Marie au blé avec un malin sourire.  

Et, comme par magie, la Pivoine se retrouva devant chez elle, sa baguette à la main. La seule chose qu’elle vit, tout d’abord, c’est que sa robe n’était point transformée comme celle de sa sœur. Furieuse, elle ne pensa même pas à la toucher de sa baguette sur la table. Quelle ne fut pas sa joie quand elle vit la table se changer tout à coup en or massif ! Elle reprit le bâton magique et se mit à toucher tout ce qu’elle trouvait dans la maison, devant sa mère qui n’en croyait pas ses yeux.  

La nouvelle se répandit comme l’éclair et les gens accouraient de partout pour contempler cette merveille. Le comte de Flandre vint lui aussi avec sa cour. Il était fort avare et aimait l’or par-dessus tout.
Il voulut acheter la baguette, mais la Pivoine ne voulut point la vendre. Elle consentit seulement à changer en or, petit à petit, tout ce que le comte possédait. Il eut des vêtements d’or, puis des meubles en or, un château d’or massif… mais plus il en avait, plus il en désirait !  

 

 

Ne pouvant s’approprier la précieuse baguette, il voulut du moins avoir pour fille celle qui la possédait : il lui offrit la main de son fils, et la Pivoine s’empressa d’accepter. Le jeune seigneur, lui, n’était pas si pressé de s’enrichir ; il avait rencontré la Marguerite au palais et pensait souvent à elle. Il demanda que le mariage n’eût lieu qu’au bout d’un an, ce que le comte fut bien obligé d’accorder. La Pivoine, furieuse, frappa le sol d’un grand coup de baguette et toute la Flandre se changea en or.  

Le comte et les bons Flamands furent enchantés pendant quelques temps. Mais leur félicité ne dura guère. Une terre d’or ne donnait point ce qu’il faut pour nourrir ses habitants. Pour parler net, elle ne donnait rien du tout, ni fruits, ni légumes, ni blé, ni herbe… une famine épouvantable se déclara. Le peuple mourait sur sa terre d’or. La Pivoine dut se cacher pour échapper à la colère des gens affamés. Le comte promettait maintenant la main de son fils, (ou de sa fille, selon le cas) à quiconque mettrait un terme aux souffrances de ses sujets.  

La Marguerite se souvint alors du sachet que lui avait donné Marie au blé. Tout timidement, elle dit au comte qu’elle allait essayer de rompre le charme.

   Essaie, ma fille, s’écria le comte. Si tu répares le mal que ta sœur nous a causé, c’est toi qui épouseras mon fils, je t’en réponds !…

Alors, la jeune fille appela Marie au blé à son aide, prit la poignée de grains, et la jeta sur la terre d’or.

Aussitôt, la croûte de métal disparut, les champs reprirent un aspect normal, et de petites tiges vertes se mirent à pousser à vue d’œil. En un quart d’heures, la Flandre était couverte de moissons…  

 

Inutile de vous dire la reconnaissance et la joie de toute le monde. Sachez seulement que pour ce mariage-là, le jeune seigneur ne demanda point de délai. On le célébra sur l’heure. Quant à la Pivoine, bien que sa sœur eût obtenu sa grâce, elle a quitté le pays, et nul ne sait ce qu’elle est devenue.  

 

Contes feeriques

L'âme est dans le corps comme un pilote dans un navire (Aristote)

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