Au temps jadis, il y avait au village de Vicq, sur les bords de l’Escault, une bonne femme nommée Misère qui paraissait aussi vieille que le monde. Elle habitait à l’écart dans une pauvre masure, et vivait en s’en allant mendier de porte en porte.

Toute pauvre et vieille qu’elle était, elle se trouvait parfaitement contente de son sort, car elle avait un fidèle compagnon, un chien nommé Faro qu’elle aimait de grande amitié ; et elle possédait aussi dans un petit clos, derrière sa hutte, un arbre, un seul : un poirier. Mais il était si beau qu’on n’en vit jamais de pareil depuis que le monde est monde ! Et la grande joie de Misère était de manger les fruits de son poirier.

Malheureusement, les garçons du village venaient marauder dans le clos ; et, à l’automne, Faro devait rester à la maison pour garder les poires pendant que sa maîtresse partait mendier toute la journée. Cette séparation était un crève-cœur pour la pauvre femme et pour le pauvre chien.
Or, il vint un hiver où, durant deux mois, il gela à pierres fendre. Il tombait tant de neige que les loups quittaient les bois et se montraient dans les villages. C’était une terrible désolation dans tout le pays, et Misère et son Faro souffraient de la faim et du froid encore plus que les autres.

Un soir de grande bise, alors qu’ils se serraient l’un contre l’autre pour tâcher de se réchauffer, on frappa à la porte.

Par pitié, ouvrez à un pauvre homme qui meurt de faim et de froid ! fit une voix plaintive.

Haussez le loquet ! cria Misère. Il ne sera point dit que j’aurai laissé dehors un pauvre malheureux.

L’étranger entra. Il était encore plus vieux et plus misérable que Misère elle-même.

Asseyez-vous, mon brave homme, lui dit-elle. Vous êtes bien mal tombé, mais j’ai encore de quoi vous chauffer.

Et elle mit au feu sa dernière bûche, et donna au vieillard trois morceaux de pain et une poire qui lui restaient. Puis, quand il eut mangé, elle l’enveloppa dans sa vieille couverture de futaine, et le força de se coucher sur sa paillasse, tandis qu’elle-même s’arrangeait pour dormir la tête appuyée sur son escabeau.

Le lendemain matin, elle s’éveilla en songeant :
Je n’ai plus rien à donner à mon hôte ; voyons s’il n’y a pas moyen d’aller quêter dans le village…

Mais en se levant, elle vit que l’étranger était déjà debout et prêt à partir.

Quoi, vous partez déjà ? dit-elle.

Ma mission est terminée, répondit l’inconnu. Je ne suis point ce que je parais ; et je voulais voir si les hommes sont encore charitables. Hélas ! Tous m’ont laissé grelotter à leur porte. Toi seule as eu pitié de mon malheur, et tu étais aussi malheureuse que moi. Je suis un bon génie et je peux te récompenser ; fais un vœu, il s’accomplira

Je n’ai besoin de rien ! s’écria Misère.

Tu manques de tant de choses que tu dois bien avoir un désir, dit le génie. Parle, que veux-tu ?

Mais Misère se taisait.

Veux-tu une belle maison avec un grenier plein de blé, et du bois plein le bûcher ? Veux-tu des trésors, des honneurs ? Veux-tu être reine de France ?…

Misère se taisait toujours.

Un génie qui se respecte doit récompenser une pauvresse charitable ! fit-il alors d’un air piqué. Parle, ou je croirai que tu refuses par orgueil.

Puisque vous l’exigez, répondit Misère, j’obéirai. J’ai un poirier qui me donne de fort belles poires, mais les jeunes gars du village viennent me les voler, et je suis forcée de laisser le pauvre Faro à la maison pour monter la garde. Faites, s’il vous plaît, que quiconque grimpera dans mon poirier n’en puisse descendre sans ma permission.

Accordé ! fit le génie en souriant de tant de naïveté.

Puis il salua Misère, fit une caresse à Faro et se remit en route.

Le temps passa. La visite du génie avait dû porter bonheur à Misère car elle rapportait toujours de ses tournées quelques bonnes provisions.
Puis l’automne revint.

Les garçons du village guettaient Misère…Quand ils la virent s’en aller en compagnie de Faro, ils ne perdirent pas un instant. Ils entrèrent dans le clos, grimpèrent dans le poirier et remplirent leurs poches. Mais quand ils voulurent descendre, ce fut une autre histoire… Ils avaient beau se démener, l’arbre ne les lâchait plus.
A son retour, Misère en trouva bien cinq ou six perchés là-haut et les y laissa longtemps. Quand elle voulut bien les délivrer, elle lança Faro à leurs trousses. Si bien que les garnements jugèrent prudent de ne plus se montrer, et la vieille Misère se trouva aussi heureuse qu’on peut l’être en ce monde.

Mais voilà qu’à la fin de l’automne un autre visiteur se présenta. C’était un homme vieux, long et maigre ; il était fort correct, ma foi ! mais portait une faux aussi longue qu’une perche à houblon. Misère reconnut la Mort.

Déjà ? s’écria-t-elle.

Comment, déjà ? Tu devrais me remercier au contraire, toi qui es si pauvre et si vieille !…  

Pas si pauvre et si vieille que vous croyez ! Je n’aurais que quatre-vingt-quinze ans à la Chandeleur !

Allons ! il est temps de te reposer.

Je ne suis point si fatiguée ! répliqua Misère. Et puis, cela ferait trop de peine à mon pauvre Faro.

Faro te suivra. Allons, décide-toi.

Accordez-moi du moins quelques minutes que je m’attife un peu ; je ne peux point partir ainsi.

La Mort y consentit. Misère mit sa belle robe à fleurs qu’elle avait depuis plus de trente ans, son blanc bonnet, et son vieux manteau tout usé, mais sans trou ni tache, qu’elle gardait pour les jours de fête. Tout en s’habillant, elle eut une idée singulière et ne put s’empêcher de sourire.


Pendant que je m’apprête, voudriez-vous me rendre un service ? dit-elle à la Mort. Ce serait de monter sur mon poirier et de me cueillir les trois poires qui restent.

La Mort grimpa donc sur le poirier, cueillit les poires et voulut descendre. Il faisait des efforts surhumains, mais au fur et à mesure qu’il se détachait de l’arbre, celui-ci le reprenait et l’embrassait de ses branches ; et le bonhomme criait en s’agitant :

Hé ! Misère ! Aide-moi donc ! Je crois que ce maudit poirier est ensorcelé !

C’était si comique que Misère éclata de rire.  

Ma foi ! fit-elle, je ne suis point si pressée de partir avec toi. Tu es bien là, mon bonhomme ! Restes-y. Les hommes vont me devoir une fière chandelle !  

Et elle ferma sa porte, laissant la Mort dans le poirier.
Au bout d’un mois, comme la Mort ne faisait plus son service, on fut tout étonné au village de Vicq : les plus grands malades guérissaient, les plus grands vieillards paraissaient décidés à vivre éternellement, et un garnement tombé dans l’Escaut en fut ressorti sans le moindre mal. L’étonnement redoubla quand on apprit qu’il en était de même à Valenciennes, à Douai, à Lille et dans toute la Flandre.

L’année passa, puis une autre, et l’on apprit que personne n’était mort en France, ni en Belgique, ni en Hollande, ni en Suisse, ni en Suède…
On crut que les hommes étaient devenus immortels, et on fêta la nouvelle par de grandes réjouissances.

Puis les années suivirent les années… dix, vingt, trente, passèrent… et ce fut une autre chanson : la terre regorgeait d’habitants ; comme les animaux ne mouraient pas plus que les hommes, c’était un véritable encombrement ; on ne savait plus où mettre tout ce monde, on ne savait plus comment le nourrir ; les plus vieux en avaient assez, et réclamaient à corps et à cris un remède contre la vie. On en vint à promettre les plus belles récompenses à qui retrouverait la Mort.  

Ce fut à ce moment-là qu’un brave homme de médecin qui se promenait pour réfléchir, alla s’égarer du côté de chez Misère. Il marchait tout absorbé dans ses pensées quand il entendit une voix plaintive :

Le bon docteur leva les yeux et faillit bondir de joie ne reconnaissant la Mort.

Comment ! c’est vous, mon vieil ami ! Mais que faites-vous dans ce poirier ?

Rien du tout, je vous assure ! Donnez-moi donc la main que je descende.

 

Le docteur tendit la main, et la Mort fit un tel effort pour se détacher de l’arbre qu’il enleva le docteur de terre. Celui-ci eut beau gigoter et hurler, en compagnie de la Mort qui avait repris courage, il ne put s’échapper au poirier ensorcelé.


 Quant à leurs cris et à leurs appels, ils étaient inutiles, car Misère et Faro étaient devenus si vieux qu’ils étaient sourds comme des pots, et personne ne venait jamais jusqu’à la masure.
Par bonheur, les amis du docteur s’inquiétèrent bientôt de sa disparition. On organisa des équipes de recherche qui fouillèrent la campagne en tous sens et l’une d’elle finit par passer sur le chemin de la mère Misère.
A son approche, le docteur hurla de plus belle, et agita son mouchoir en signe de détresse :

Par ici, les amis ! Je l’ai trouvé ! J’ai trouvé la Mort ! Je le tiens ! mais impossible de descendre de ce maudit poirier !…

On se mit à courir en criant des Hourrahs ! et le premier arrivé tendit la main sans défiance, mais Hop ! Il fut enlevé de terre sans comprendre ce qui lui arrivait.

Le second… hop ! même sort !

On se mit à quatre ou cinq pour tirer sur une seule main, mais le poirier gagnait toujours, et enlevait d’un seul coup les quatre ou cinq !… Il fut bientôt tout couvert d’hommes. Ceux qui vinrent ensuite prirent les premiers par les pieds, mais c’est en vain qu’ils tiraient de toutes leurs forces.
Alors, ils eurent l’idée d’abattre le poirier ; ils allèrent chercher des haches et se mirent à frapper tous ensemble : hélas ! on ne voyait seulement pas la marque des coups.
Enfin on fit un tel vacarme que Misère vint aux renseignements. On lui expliqua ce qui se passait depuis si longtemps.

Moi seule peut délivrer la Mort, répondit Misère, et j’y consens, mais à une condition, c’est que la mort ne viendra jamais nous chercher Faro et moi.

Tope-là ! s’écria la Mort. Je te le promets.

Alors Misère cria :
Descendez ! Je vous le permets !… et la Mort, et le docteur, et tous les autres tombèrent du poirier comme des poires trop mûres.

Et c’est pourquoi la Mort a pu se remettre à la besogne…
et c’est pourquoi aussi la mère Misère est toujours dans le monde.

Fable de l'homme à qui l'on avait prédit qu'il rencontrerait la mort à Damas !
Il partit se réfugier à Samarie. Dans la rue, un étranger vint à sa rencontre et lui dit : "Je suis la Mort. Je croyais que nous avions rendez-vous à Damas !!!!

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"La mort est un bon berger car elle ne perd jamais une bête de son troupeau" Alphonse Rabbe

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